Le Manifeste d’un Juif libre à l’occasion duquel Théo Klein nous livre cet entretien est un appel au dialogue politique, une demande écrite adressée aux deux camps pour qu’ils se rejoignent à nouveau et se décident enfin à reconnaître l’autre, à vivre en paix, chacun dans ses frontières respectives.
>En vue de discréditer vos prises de position en faveur de la paix, certains vous ont qualifié de « personnalité marginale ». Au regard des prophètes de la Torah, Jérémie ou Moïse, n’est-ce pas un beau compliment que vous font, sans le vouloir, vos adversaires ?
On risque toujours d’être marginal, lorsqu’on ne se préoccupe pas essentiellement de rejoindre à tout moment ce qui est considéré comme majoritaire. Mes idées sont apparemment marginales dans la minorité militante, mais ces militants ne constituent qu’une petite part de la communauté juive française envers qui mes idées sont loin d’être marginales. De toute façon, je ne me soucie pas de situer mes idées par rapport à autre chose que ce que je pense être juste.
>Après la seconde guerre mondiale, aviez-vous envisagé que la situation politique d’Israël puisse évoluer ainsi ?
L’Israël de 1945 est un pays qui se construisait depuis un demi-siècle et s’établissait sur un certain nombre de principes. Il y avait une pensée de la coopération et de la communauté qui a permis de créer le pays et qui n’est plus guère représentée dans la société d’aujourd’hui.
La victoire de 1967 a été quelque part une fausse victoire, parce qu’elle a donné aux Israéliens la gestion d’un territoire dont ils n’ont pas su quoi faire. Aujourd’hui Israël est présent là où il ne faudrait pas et, vu le contexte, a du mal à quitter ces endroits-là pour ne pas donner l’impression d’être faible au milieu d’une population arabe de plus de 100 Millions.
On a bien vu que l’évacuation du Liban par l’armée israélienne a été considérée comme une victoire et a peut-être encouragé l’Intifada : après tout, se disent certains, si on les harcèle comme le Esbola, ils finiront bien par partir.
On est dans une situation où rester est un contresens et partir représente un certain danger. Donc, cela nécessite beaucoup de courage, beaucoup d’initiative et beaucoup de sang-froid.
>A vous lire, on a le sentiment que vous craignez un repli identitaire des Israéliens.
Je crains fort que si on n’arrive pas à rétablir les choses, il y aura un grand Mea Shearim, c’est-à-dire que les Juifs très religieux resteront dans les territoires sans se préoccuper du problème de la souveraineté puisqu’ils s’en remettent à Dieu. En effet, pour eux, quand Dieu voudra rétablir l’Antique Royaume, il enverra le Messie ; donc tant que le Messie n’est pas arrivé (précisons qu’à leurs yeux, même Sharon n’est pas considéré comme le Messie), il faudra attendre : « Dieu veut qu’on attende. »
Ce repli-là, me paraît dangereux pour tout le monde y compris pour les Palestiniens, parce que la présence juive est un atout énorme pour eux. Il y a un moyen de construire dans ce Moyen-Orient des choses extraordinaires. Pour le moment, des deux côtés, on gâche les chances.
>Votre précédent ouvrage « Libérez la Thorah » tendait-il à signifier que la Torah avait été détournée de son sens et servait maintenant à justifier la présence israélienne en territoire palestinien ?
Tous les livres peuvent être interprétés de différentes manières. Pour moi, la Torah est un livre extraordinaire parce qu’il décrit la construction d’une société future : Vous allez vous rendre dans un pays, voilà comment vous allez vivre, comment vous allez vous organiser.
La Torah parle aussi de la vie familiale et sexuelle, de la vie en société, de l’économie, du travail. Tout cela a été écrit dans la Torah, mais dans un certain contexte. Donc, la Torah a besoin que l’on reprenne ses mécanismes, ses idées forces et qu’on les repense selon l’évolution du monde et bien entendu des gens.
Je trouve dommage de laisser la Torah, uniquement entre les mains de rabbins qui veulent l’enfermer dans un cadre qui a eu sa raison d’être mais qui aujourd’hui est révolu.
D’ailleurs, le seul moyen de maintenir ce cadre, c’est de réunir les gens dans une communauté restreinte et refermée sur elle-même, sans quoi le système rabbinique ne fonctionne pas. Je considère que la Torah mérite d’être offerte à tout le monde. Je crois qu’elle est un instrument de réflexion, sur l’organisation sociale.
Quand je dis que je veux offrir la Torah aux autres, cela ne veut pas dire que j’appartiens au peuple élu, mais au peuple qui a la mission de porter ce texte. L’élection que confère cette naissance juive, c’est à mes yeux, de nous rendre porteur d’un texte. Il s’agit dès lors, plus d’un devoir que d’une élection.
>Ce devoir de transmission n’est-ce pas aussi un devoir de dialogue, comme Rabbin l’avait entrepris avec les Palestiniens ? (Rappelons que durant les accords de paix entre Rabbin et Arafat, il n’y avait plus d’attentat en Israël).
Malheureusement, pendant que les Sionistes créaient un véritable Etat, les Palestiniens n’ont pas mis en place, pour des raisons que j’ignore, de structure, d’organisme représentatif. Dès lors, les Palestiniens sont restés totalement désorganisés, l’Etat de Palestine n’a pas été créé en 1948 parce qu’il n’y avait pas de structures possibles ni de volonté clairement exprimée de fonder leur propre Etat. Aujourd’hui, les Palestiniens ont du mal à s’organiser.
>Cette désorganisation dont vous parlez, n’est-elle pas le fruit d’années de colonisation et de domination européenne ?
Oui, mais il faudrait remonter très loin : avant les Anglais, il y avait les Turcs. Le problème en Palestine, c’est qu’on ne sait pas qui commande quoi : quelle est la part dans l’Intifada actuelle du Hamas, du Djihad, des organisations satellites du Fatah ; personne ne sait exactement quelles sont les relations entre ces gens, quelles sont les éléments d’accord, parce qu’il n’y a pas de structure dominante. Ce qui a permis à Israël d’exister en 1948, c’est que Ben Gourion a brisé la tentative de la droite de prendre un co-pouvoir. Arafat n’a pas fait de même avec le Hamas.
Il est vraisemblable qu’Arafat, qui a été un brillant chef de guerre et qui incarne aujourd’hui la présence symbolique de son peuple, n’a pas été capable de prendre les bonnes décisions en matière politique.
>Israël n’a-t-il pas eu tendance à appliquer sur la Palestine, une politique européenne, c’est-à-dire une politique plus ou moins colonialiste?
C’est difficile de l’affirmer. Toutefois les dirigeants ont été pour la plupart formés en Europe, je ne peux pas le nier. Mais un des éléments qui s’est révélé négatif dans l’action des Sionistes, c’est que justement pour ne pas être des colonialistes, les Kibboutzim ont voulu créer des paysans et des ouvriers afin que les Arabes ne travaillent plus pour eux. Quelque part, le colonialiste, c’est celui qui fait travailler la population locale à son bénéfice. Et bien les sionistes n’ont pas voulu cela, ce qui dans une certaine mesure a été une entrave ; peut-être les Palestiniens auraient-ils préféré qu’on leur donne du travail.
Ainsi, je crois que c’est difficile de parler de colonialisme… Mais peut-être qu’à partir du moment où il y a eu cohabitation entre cet Etat organisé et l’inorganisation palestinienne… sans doute que certaines attitudes peuvent être considérées comme étant colonialistes…
>On a parfois le sentiment qu’Israël souhaiterait maintenir la Palestine sous un mandat, semblable à celui des Anglais.
Aujourd’hui, vous avez un peuple organisé avec des forces organisées. Ils sont en face d’un Etat palestinien qui ne leur donne aucune garantie de pérennité et ils ont cette tendance naturelle qu’ont tous les Etats dans cette situation, de vouloir assurer eux-mêmes l’ordre, car ils ne peuvent faire confiance à personne d’autre pour le maintenir.
La situation est paradoxale, il y a une volonté de part et d’autre de créer deux Etats : c’est la source même du conflit, mais il se trouve que c’est aussi son seul remède.
On ne peut pas contester la légitimité pour les Juifs d’avoir une existence nationale ; d’un autre côté on peut comprendre que les Palestiniens aient envie de la même chose. A mon avis, c’est le contact avec les Israéliens qui a permis aux Palestiniens de dégager l’idée de la nation palestinienne, après qu’ils aient toujours parlé, il faut le rappeler, de nation arabe.
Donc, il va falloir forcément en passer par la création de deux Etats et qu’entre ces deux Etats il y ait le maximum de coopération. Si Jérusalem est la capitale commune, on ne va pas créer de nouveaux réseaux d’eau, d’électricité …. , le pays est trop petit. Oui, cela nécessitera une forte coopération.
>Dans le « Manifeste d’un Juif libre »vous présentez Jérusalem comme un idéal.
Jérusalem est une ville extraordinaire. Elle est extraordinaire par le mélange des populations.
>Est-ce qu’Israël ne souffre pas des pressions américaines, européennes, de tous ces gens qui ne vivent pas le conflit et qui pourtant le nourrissent. On sait qu’une partie des colonies en territoire palestinien est financée par des capitaux étrangers.
Toutes ces affaires de territoire manquent surtout d’une réflexion politique, on sent bien que cela repose sur de l’idéologie et de la croyance. Jamais, à aucun moment, un dirigeant israélien n’a expliqué comment se réaliserait le Grand Israël, comment vivrait le Grand Israël. Personne ne l’a jamais dit pour l’excellente raison que dès l’instant où l’on veut expliquer au plan politique le projet du Grand Israël, on se heurte à des difficultés : s’il n’est pas démocratique, il s’organise n’importe comment, s’il est démocratique, que fait-on de la population palestinienne ?
>Courant janvier ont lieu des élections, pensez-vous qu’Amram Mitzna est capable de changer la situation ?
Dans le journal le Monde, j’ai pris fermement position en faveur de Mitzna, parce ce que je pense qu’il est une chance pour Israël. Il a d’abord l’avantage d’être un général, ce qui est un élément déterminant pour les Israéliens qui aspirent à plus de sécurité. C’est vraiment quelqu’un qui prend en compte les inquiétudes des Israéliens, qui sont terrifiés à l’idée que leur femme, leurs enfants ou eux-mêmes ne rentrent pas à la maison le soir. Les sondages avaient souvent montré que la majorité qui soutenait le Premier Ministre en place était pour l’évacuation des territoires. Donc, Mitzna est sans doute l’homme le plus à même de réaliser cet accord entre sécurité et paix. Alors, est-ce qu’il arrivera dans un temps très court à gagner, je ne le sais pas. Mais, je crois sincèrement que Mitzna est une chance pour la paix.
>Vous avez donc espoir en l’avenir ?
Oui, je suis de nature optimiste, c’est ce qui me permet de vivre et je souhaite surtout que ces élections changent l’avenir, même si la paix demande du temps…
Propos recueillis par Laurent Monserrat en 2003
- Manifeste d’un Juif libre publié aux éditions Liana Levi
- Libérez la Torah, publié aux éditions Calmann-Lévy
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Merci pour ce bel entretien qui nous renvoie à la manière dont la situation s’est aggravée depuis que Théo Klein pensait que la gauche allait revenir au pouvoir.
Le gouffre est désormais immense !